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Le monde, à travers sa cuisine surtout, mais aussi des voyages, et des idées.

Les idées vagues de Snapulk...

Le monde, à travers sa cuisine surtout, mais aussi des voyages, et des idées.

Mr Turner, de Mike Leigh

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Film plutôt déroutant, ce Mr Turner..

On s'attend à la biographie un peu intimiste d'un grand homme, on attend Mike Leigh sur la façon dont il va rendre vivant, faire vivre l'homme des tableaux qui ouvrirent la voie aux symbolistes, puis à Van Gogh, à tous ces peintres qui réussirent à déposer la lumière sur leur toile.

Or ce personnage principal est au premier abord plutôt frustre, s’exprimant par des grognements, parcourant le pays dans tous les sens avec un carnet à dessins qui ne le quitte pas, et de retour chez lui, s’accouplant brutalement contre un meuble avec sa servante qui ne semble pas, elle, accepter passivement un droit de cuissage, mais être très éprise de son maître.

Campé par un Timothy Spall captivant dans sa façon de nous faire ressentir par des paradoxes saisissants, les subtilités de cette personnalité que la mise en scène distribue par touches éparses, finissant par composer un tableau extrêmement complexe. Parallèle voulu avec la peinture, violente et torturée du maître, sous une apparence de teintes douces, à l’image de l’impressionnisme qu’elle précède et annonce ?

C’est à son père que « Mr Turner » est le plus attaché ; celui-ci lui voue une entière dévotion, allant acheter ses toiles, préparant ses couleurs, se démenant pour permettre à son fils de n’avoir d’autre souci que sa peinture. Lorsqu’il décède, épuisé, Turner se précipite dans une maison de passe, s’isole dans une chambre avec une prostituée à laquelle il ne demande que de se dévêtir partiellement pour la dessiner. Il la croque à traits nerveux, torturés, puis fond en larmes, à gros sanglots qu’il ne tente pas de retenir, comme la décharge de son chagrin, qu’une pose gracieuse imposée à la jeune femme fait s’extérioriser. L’émotion est artistique et passe dans le dessin, sur ses carnets qu’il emporte partout, ou brute, sanglot ou décharge sexuelle. Rien ne passe par le langage.

Lors des voyages qu’il multiplie à travers l’Angleterre pour se fondre dans les paysages qu’il peindra ensuite, il loue une chambre sous un faux nom chez une veuve, il y revient et une relation s’établit entre eux. Lorsqu’elle lui parle de ses deux veuvages, du décès violent de son premier mari disparu lors d’un sauvetage en mer, une phrase fuse : « ma petite sœur est morte quand j’avais huit ans ». Elle s’assied, continue à parler, il l’interrompt pour lui demander de tourner son visage vers la lumière et loue sa beauté. Là encore, la parole fuse, comme incontrôlée, il ne cherche pas à lui faire un compliment, il ne parle pas à une femme que ces mots pourraient toucher, il exprime une évidence brute. Le verbe n’a pas valeur de communication, mais Mrs Booth lui parle, et il se met alors à exprimer par des mots ce qui jusque là n’était jamais dit.

Il va passer de plus en plus de temps avec elle, jusqu’à s’installer avec elle dans une maison qu’elle achète à Londres, au désespoir de sa servante qui s’éteint de son départ, se dégradant physiquement, frappée par une maladie de peau qui la défigure.

Lorsqu’une jeune fille désespérée est retrouvée morte noyée, il se précipite sur le port pour la dessiner. On croit un instant qu’il s’agit de la servante. Est-ce une image d’elle redevenue jeune et jolie ?

Cette personnalité déroute par sa discordance : une capacité à créer une peinture merveilleuse, où par une simple touche vive sur une toile terminée va s’exprimer une tragédie toute autre, une peinture que ses contemporains ne comprennent pas toujours, la reine Victoria pense qu’il perd la vue…

 

 

Son entrée dans une galerie d’exposition où ses toiles côtoient celles de Constable, est remarquable par la concision des propos, il passe d’une toile à l’autre, les observe quelques secondes et les juge aussi vite, donnant une appréciation par un grognement, un éclat de rire, un mot, n’échangeant pas, lançant une interjection puis repartant aussi vite. Pas d’indifférence, une vision extrêmement rapide et efficace, une moisson express dont il repart lesté, de la même façon qu’il écoute un jeune homme amateur d’art exprimer longuement et avec emphase son admiration pour sa peinture.

Turner observe, intériorise, prend, ingurgite et expulse, toute la symbolisation dont il est capable passe dans la peinture, pas dans les mots, pas dans la relation humaine. Il vit dans le réel, au sens lacanien.

L’image est magnifique, les paysages filmés par Mike Leigh sont des tableaux de Turner, on passe du regard du peintre à celui du cinéaste pour entrer dans des tableaux vertigineux, la maîtrise de la technique à un niveau aussi talentueux, procure une jouissance absolue de spectateur. Les seconds rôles sont formidables… Bref, dès que le DVD sort, je l’achète pour le regarder dix fois, revoir certaines scènes… Il ne me manque que la salle de projection pour mettre autour, dommage.

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létitia 07/01/2015 00:19

Wahou superbe critique, ça me donne envie d'aller le voir, mais ça fait teeeeellement longtemps que je ne suis pas allée au ciné! Ca me rappelle la fin de nos vacances en Corse, nous devions prendre le ferry très tôt le matin et au détour d'une montagne, j'ordonne à Mister T de s'arrêter immédiatement pour observer le lever du soleil. C'était tellement beau que j'en avais eu des palpitations!Ce paysage flamboyant m'avait fait illico penser à Turner, et c'est bien la première fois que je ressentais une telle émotion devant un simple lever de soleil.

Pascale 07/01/2015 18:26

Merci! :)
Si tu es sensible à ces paysages, tu adoreras le film, il y a vraiment des prises de vue magnifiques, c'est à couper le souffle aussi!

Miss Tâm 05/01/2015 18:19

BELLE et HEUREUSE ANNEE 2015 à toi et ta famille ma chère Pascale ! <3 Je voulais aller voir ce film aussi. À la lecture de ta bonne critique, cela m'incite davantage à y aller. J'adore les oeuvres de Turner. J'étais allée à une de ses expositions en Suisse il y a quelques années. Le personnage me semble déroutant effectivement. Je ne connais rien de l'artiste à par ses oeuvres. Hâte de découvrir ce bijou cinématographique. MERCI de partager tes critiques toujours si éclairées et inspirantes. Je t'embrasse bien fort.

Pascale 06/01/2015 14:32

Oui, je suis sûre qu'il te plaira, une personnalité complexe, un cinéaste de talent qui sait réveiller en nous des questionnements essentiels, et del'humour aussi! J'ai hâte d'avoir ton avis!

Merci pour tes voeux, et je te souhaite aussi de très belles réussites cette année, et du bonheur pour toi et ta famille!